13
Tous les prisonniers, assis à même le sol, contre la muraille, écoutaient maintenant, le visage tendu, les nerfs à fleur de peau, cette voix venant, semblait-il, d’un autre monde.
— Vous voilà tous réunis en mon pouvoir, disait Ming, et cela tel qu’en a décidé ma volonté. Vous avez eu tort de croire à ma mort car, vous auriez dû le savoir, l’Ombre Jaune ne peut pas mourir, ou alors le monde périrait avec elle… Mais vous tous allez mourir, maintenant que vous voilà tombés dans mon piège… Ce refuge ne m’est plus d’aucune utilité, et j’ai pris la résolution de le détruire, avec vous dedans. Des charges d’explosif sont disposées en des endroits choisis, et un mécanisme d’horlogerie les fera sauter toutes en même temps. Quand ? Dans dix minutes ?… Dans une heure ?… Dans un jour ?… Je pourrais vous le dire avec précision, mais je n’en ferai rien, préférant vous laisser l’avantage de la surprise… Quant à moi, débarrassé de mes adversaires les plus acharnés, je pourrai continuer mon œuvre en toute sécurité… Adieu…
La voix se tut. Dans les paroles de Ming, il n’y avait eu ni tirade triomphale, ni insulte, ni mépris pour les ennemis vaincus, et cela – cette simplicité, ce dépouillement dans les termes – donnait encore plus de poids à la menace.
Les renseignements que Ming venait de fournir n’avaient en rien surpris les prisonniers, puisque Bob Morane avait, quelques minutes auparavant, effectué des déductions qu’ils ne faisaient que corroborer. Mais ce qui écrasait surtout Morane et ses compagnons d’infortune, c’était l’annonce d’une mort certaine – car on ne pouvait supposer que l’Ombre Jaune eut bluffé –, et surtout l’incertitude de l’instant auquel elle se produirait. À tout moment, les charges dont avait parlé Ming pouvaient exploser, mais cela pouvait durer des heures. Des heures d’attente douloureuse qui ne manqueraient pas de mener au désespoir, de changer chaque seconde en instrument de torture perfectionné.
Personne, des huit hommes et de la jeune fille, n’avait soufflé mot depuis que la voix de l’Ombre Jaune s’était tue. Tous les sens tendus jusqu’à en ressentir de la douleur, ils attendaient la déflagration qui en même temps que le refuge, les anéantirait.
Ce fut Cynthia qui, la première, perdit contenance. Ses nerfs la lâchèrent soudain. Elle frissonna, poussa un gémissement et se raccrocha tout à coup au major Paget, en demandant :
— Nous n’allons pas mourir, n’est-ce pas, père ?… Nous n’allons pas mourir…
Paget sembla avoir vieilli soudain. Il s’était tassé sur lui-même et son visage s’était creusé, marqué de mille rides jusqu’alors invisibles, comme si le temps avait marché plus vite pour lui. Tout ce qu’il put dire fut :
— Courage, ma petite fille… Courage… Je…
Il s’interrompit, mais Bob devina ce que l’Américain avait été sur le point d’avouer à Cynthia. C’était lui qui, trop légèrement peut-être et croyant sans doute impressionner Ming, avait, une fois au pouvoir de celui-ci, parlé de la lettre d’explication qu’il avait laissée. Alors, l’Ombre Jaune, pour ne pas courir de risques inutiles en laissant la vie à un témoin gênant, avait à son tour attiré la jeune fille dans le piège.
Bob Morane possédait assez de sens humain pour comprendre les sentiments qui animaient ce père qui, au fond de lui-même, devait s’accuser d’être le responsable de la mort prochaine de sa fille. Pourtant, il ne fallait pas que cette mort se produise, ni celle des autres captifs. Morane comprenait qu’il fallait faire quelque chose pour les sauver, et ses amis et lui en même temps…
Faire quelque chose ?… Cela tombait sous le sens, mais que pouvait Bob, enfermé qu’il était, avec les autres captifs, dans le piège dont toutes les issues, on ne pouvait en douter, étaient hermétiquement closes ?
Ayant ainsi conscience de son impuissance, le Français sentait le désespoir l’envahir lentement. Il regrettait de ne pas avoir suivi les conseils de Tania Orloff quand ses compagnons et lui avaient entendu pour la dernière fois sa voix, peu après avoir pris pied sur l’île. Mais Clairembart, Bill et lui-même avaient préféré suivre Cynthia Paget pour la protéger contre tout danger, et il n’y avait pas à revenir en arrière.
Serrant les poings, Bob Morane tenta de reprendre toute son emprise sur lui-même, et il y parvint après quelques secondes d’efforts. Peut-être, après tout, ne fallait-il pas désespérer trop vite. L’anéantissement du refuge et de ceux qui y étaient enfermés ne se produirait sans doute pas immédiatement. En y réfléchissant bien, Monsieur Ming n’était pas homme à mettre fin trop rapidement aux affres dans lesquelles se débattaient ses adversaires vaincus ; Morane le connaissait trop bien pour ignorer qu’il était plutôt du genre « chat s’amusant avec une souris ».
Lentement, Bob porta ses regards vers le professeur et Bill Ballantine, et il lut sur leurs visages une détermination semblable à la sienne. Ce fut Clairembart qui concrétisa leur pensée commune.
— Ne demeurons pas inactifs, dit l’archéologue d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme. Faisons quelque chose pour sortir d’ici… N’importe quoi…
— N’importe quoi ! fit amèrement le colonel Jouvert. Voilà un plan bien peu précis, professeur… De toute façon, vous savez bien que tout sera inutile…
— Peut-être, dit Bill Ballantine sur un ton un peu agressif, en secouant sa lourde tête rousse, à la façon d’un taureau qui va foncer. Pourtant, il ne sera pas dit que nous nous laisserons exécuter sans rien tenter…
— Bill a raison, approuva Morane. Il nous faut tout risquer pour sortir d’ici… Cherchons une issue…
Sir Archibald Baywatter connaissait bien Bob Morane, pour avoir, à de nombreuses reprises, combattu l’Ombre Jaune en sa compagnie. Il le regarda droit dans les yeux, pour demander :
— Êtes-vous sûr que nous trouverons cette issue à temps, Bob… si elle existe ?
Morane passa et repassa les doigts de sa main droite, ouverte en peigne, dans la brosse drue et noire de ses cheveux, ce qui était chez lui un signe d’incertitude ; mais ce fut néanmoins d’une voix assurée qu’il répondit :
— Je l’espère, commissaire, je l’espère… S’il y en a une, nous la trouverons…
Cette affirmation, toute gratuite, parut soudain rendre un peu d’espérance à Cynthia qui, si courageuse peu de temps auparavant en face du danger, s’était au contraire abandonnée à la peur devant la promesse d’un proche trépas. Pouvait-on raisonnablement lui en faire le reproche ? Elle était très jeune, et la vie à laquelle elle était promise la lui faisait fortement chérir.
La jeune fille s’était approchée de Morane et, lui saisissant une main entre les deux siennes, elle avait demandé, d’une voix angoissée :
— Croyez-vous qu’il y ait encore un espoir, Bob ?… Croyez-vous vraiment ?…
Il y avait tant de ferveur dans la voix de Cynthia que Morane eut peur, s’il la berçait d’une vaine espérance, de la décevoir par la suite. Pourtant, pouvait-il lui dire que tout était perdu, que jamais ils ne réussiraient à quitter le refuge et qu’ils seraient tous anéantis en même temps que lui ? En dépit de sa répugnance à ne pas faire apparaître la situation sous son vrai jour, Bob allait se résoudre à la première solution quand, soudain, la voix de l’Ombre Jaune s’éleva à nouveau. Cette fois cependant, Ming parla rapidement, comme si le temps comptait autant pour lui que pour les captifs, il disait :
— Commandant Morane… Au fond de ce refuge existe une salle de commandes permettant d’ouvrir toutes les issues… Il vous faut atteindre cette salle… et peut-être aurez-vous encore le temps de fuir avant le moment fatal… Mais il est probable que vous aurez à surmonter quelque obstacle avant d’y parvenir… Vous réussirez, je le sais, car vous n’êtes pas une petite fille… Vous n’êtes pas une petite fille… Hâtez-vous !… Hâtez-vous !…
— Qu’est-ce que cela veut dire ? interrogea Ballantine. Ming nous condamne à mort, et voilà qu’à présent il nous donne des conseils pour fuir…
— C’est encore là quelque nouvelle diablerie, grogna le colonel Jouvert. Sans doute cela fait-il partie du jeu du chat et de la souris…
Bob Morane n’était pas loin de partager cet avis. Cependant, quelque chose le faisait hésiter : le ton qu’avait pris Ming pour prononcer ces dernières phrases. Quelque chose n’allait pas dans cette voix. C’était celle de l’Ombre Jaune et, en même temps, ce n’était pas la sienne. Le débit heurté, hâtif, comme si les mots étaient prononcés à la sauvette, intriguait surtout Morane. Et puis, il y avait cette insistance sur « Vous n’êtes pas une petite fille »…
C’est dans cette phrase répétée et plutôt énigmatique que Bob trouva la solution qu’il cherchait. « Tania ! pensa-t-il. D’une façon ou d’une autre, elle a imité la voix de son oncle pour nous donner cet ultime conseil sans risquer d’être découverte… » En effet, Bob Morane avait l’habitude d’appeler Tania Orloff « petite fille », non par condescendance, mais plutôt par autodéfense, pour masquer sous une feinte désinvolture la faiblesse qu’il ressentait pour elle. En répétant ainsi, par deux fois, la phrase « vous n’êtes pas une petite fille », elle voulait sans doute signer ses paroles.
Sur ces déductions, la décision de Morane fut rapide. Il se redressa d’un bond de la position assise qu’il avait prise, et il dit d’une voix incisive :
— Il nous faut au plus vite trouver cette chambre de commandes !
Tous le considérèrent avec crainte, comme s’ils le croyaient devenu fou.
— Croyez-vous, Bob, demanda Archibald Baywatter, qu’il serait prudent de suivre le… conseil de Ming ?… S’il s’agissait d’un nouveau piège ?
Le Français secoua énergiquement la tête.
— Il ne s’agit pas d’un piège, assura-t-il. J’en ai la conviction… Mais nous n’avons que trop tardé… Mettons-nous à la recherche de la salle de commandes…
Sans se soucier si ses compagnons le suivaient ou non, il se détourna et gagna le corridor. Tous, avec plus ou moins de bonne volonté, le suivirent. Résolument, Morane marcha dans la direction opposée à celle d’où le professeur Clairembart, Cynthia Paget, Bill Ballantine et lui-même étaient venus. Au bout d’une trentaine de mètres, le corridor faisait un coude, pour aboutir, vingt mètres plus loin encore, à une salle dont la porte était ouverte et qui, comme tout à l’intérieur du refuge, était éclairée par la même lumière diffuse, sans source apparente. Le lourd battant métallique, rabattu, ne révélait qu’une portion restreinte de la pièce, mais on pouvait distinguer les reflets de manettes nickelées, les cercles brillants de quelques cadrans.
— La salle de commandes ! s’exclama Clairembart. Elle existe donc bien !…
Une soudaine joie s’empara des membres de la petite troupe, jusqu’alors réticents.
— Qu’attendons-nous ? fit le colonel Jouvert. Courons…
— Pas si vite ! lança Morane d’une voix tranchante. Regardez là…
Il désignait une masse sombre, haute de deux mètres cinquante environ et large en proportion, appuyée à la muraille, entre l’entrée de la salle et l’endroit où se trouvaient les fuyards. Cela avait la forme d’un homme gigantesque, aux membres et au corps façonnés dans du métal bleui ; la tête, en forme de cône tronqué, n’avait ni bouche ni yeux et était marquée uniquement de six petits hublots garnis d’épaisses lentilles et rangés deux par deux.
— On dirait une armure de chevalier moyenâgeux ! dit Ballantine.
— L’armure d’un géant alors, glissa Clairembart. Mais Bob s’empressa de corriger :
— Il s’agit plutôt d’un robot… Si vous voulez mon avis, nous sommes en présence du gardien de la salle de commandes…
— Sans doute est-il hors d’usage ? supposa Sir Archibald Baywatter. Il ne bouge pas… Si nous tentions de passer…
De toute façon, le temps pressait et il n’était pas question de se laisser intimider par une mécanique inerte.
— Continuons à avancer, décida Morane.
Ils se remirent en marche, tout en ne cessant de surveiller le monstre de métal. Cependant, ils avaient à peine franchi quelques mètres que, là-bas, dans la salle, il y eut une série de déclics, tandis qu’une lampe rouge, dont on ne distinguait que les reflets, se mettait à clignoter. Presque en même temps, le robot tressaillit et les six hublots pratiqués dans son masque inerte se mirent à clignoter à leur tour, mais d’une lumière verte.
Et, soudain, toute la lourde structure métallique se dressa sur ses jambes épaisses et tripodes, tandis que six longs bras, jusqu’alors allongés le long du tronc et terminés par de prodigieuses griffes de fer, se déployaient, barrant le corridor sur toute sa largeur.